Patrimoine breton

Une histoire de Korrigans... à porter chance !

C'est l'histoire de Benoît le bossu...

contes_et_legendes_de_bretagne_morbihan 

Il était une fois dans le pays de la pointe de terre, des petits êtres que l'on appelait "les korrigans". Ils habitaient les bois, les landes, les marécages, les champs de pierres dressées de menhirs, de dolmens comme ceux par exemple de Kerzhéro jusqu'aux dunes (d'Erdeven) aussi...

Ils étaient si nombreux qu'aucun homme ne sortait la nuit venue, tellement la crainte d'une mauvaise rencontre était grande, on savait qu'ils n'étaient pas toujours

bienveillants avec les humains.
Il y avait, non loin d'ici, un landier où bizarrement poussaient des chênes. Pour bien le situer dans la mémoire des gens, tout le pays l'appelait simplement "Le bois de chênes". Parce que là, dans cet endroit si particulier, se trouvait paraît-il un grand village de korrigans.

On disait même que toutes les nuits, ils dansaient une ronde infernale et si quelqu'un s'aventurait par là, il était sûr et certain qu'il serait entraîné dans leur danse et obligé de tourner avec eux jusqu'à la levée du jour au risque de mourir d'épuisement.

Dans le village d'à côté, après une journée harassante de travail à rentrer la récolte de blé noir (aussi appelé sarrasin* dont on tire la farine pour faire les galettes), Benoît décide de prendre un raccourci pour rentrer chez lui avec sa femme. Seulement, il faut passer par "Le bois de chênes". Le soleil n'est pas encore tout à fait couché et il se dit que les korrigans n'auront sûrement pas encore commencé leur danse.

Hélas, hélas... Il est déjà trop tard et il se rend compte de son erreur quand il aperçoit des korrigans éparpillés sous les arbres, autour des menhirs. Voulant faire demi-tour, voilà Benoît et sa femme cernés de toutes parts ! Il les voit, là : les korrigans soufflant dans des petites cornes qu'ils portent habituellement à la ceinture, les poulpikans (en français : hérissons), les teuz ou bugale-noz (enfants de la nuit)...

-"Santez-Anna, on est perdu" ! dit Benoît en s'adressant à sa femme. Ils vont nous forcer à danser et chanter avec eux toute la nuit. Nous n'allons pas pouvoir tenir jusqu'à l'aube après la journée que nous venons de passer.

Mais à leur grande surprise, les korrigans s'arrêtèrent quand ils virent dans la main de Benoît la fourche trident, en bois, qui lui  servait pour travailler aux champs.

-"Laissons-les, ils ont le trident, laissons-les le diable est avec eux".

Benoît comprend, alors, diable ou pas, que la fourche en bois qui lui sert d'outil de travail est un bâton magique pour les korrigans et que celui-ci le protège des intentions encore plus malveillantes. Sans demander leur reste, Benoît et sa femme quittèrent rapidement les lieux.

A son retour, il raconta son aventure aux villageois si bien que chacun s'équipa d'une petite fourche quand il y avait nécessité de passer par "le bois de chênes".

Seulement voilà, il faut dire que Benoît était affublé d'un physique disgracieux. A sa naissance, la nature l'avait doté d'une bosse entre les 2 omoplates. Un handicap qui l'enlaidissait et le gênait horriblement. Ce qui ne l'empêchait pas d'être une personne sensible et curieuse. Il n'arrivait pas à oublier son aventure dans la lande et il avait envie de savoir davantage sur le petit monde mystérieux des korrigans.

Un soir, il prit son courage à deux mains et il repartit au bois de chênes. A peine sur place, au milieu des ajoncs et des genêts, les korrigans le reconnurent.

-Tiens, voilà Benoît !.
-Bonsoir, leur dit-il, je viens vous rendre une petite visite.
-Sois le bienvenu, tu viens chanter et danser avec nous ? lui proposèrent-ils
-Excusez-moi, mais vous avez une respiration trop longue pour un pauvre infirme comme moi.
-Mais, nous arrêterons quand tu voudras, dirent en coeur les korrigans.
-Promettez-le moi, car il se méfiait un peu.
-Promis, juré ! répondirent les lutins

La ronde commençe. Les korrigans chantant : "Lundi, Mardi, Mercredi... Lundi, Mardi, Mercredi...". Au bout d'un moment, Benoît s'arrête et leur dit en évitant de les vexer :

-Votre chant et votre danse ne sont pas très variés. Vous arrêtez trop tôt et sans vous fâcher je vais essayer de vous rallonger votre refrain.

-Eh bien, voyons cela ! s'exclamèrent les korrigans

Benoît le bossu se met à chanter : "Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi" tout en faisant quelques pas de danse bretonne comme la plus simple "laridée" qu'il connait bien.

Les korrigans enchantés d'apprendre quelque chose de nouveau, lui dirent pour le remercier :

-Fais un voeu. Dis-nous ce que tu veux. La richesse ? La beauté ? Allez, fais un souhait et nous l'exaucerons.

-Vous parlez sérieusement ? demande Benoît.

-Que nous soyons obligés de ramasser un par un les grains de blé de la récolte des moines vivant dans l'abbaye voisine si nous mentons, répondent les korrigans.

Alors, Benoît pense à la bosse dans son dos qui le complexe tant et il dit :

-Que mon dos soit aussi droit que le bâton de la bannière de la chapelle de Béléan que l'on sort les jours de grand pardon.

Les korrigans se mirent à danser autour de Benoît en disant des paroles incompréhensibles pour lui, au point de lui donner le tournis. Tout d'un coup... la ronde s'arrête et, Benoît encore étourdi se retrouve rajeuni, agrandi et embelli et... sans sa bosse !

Il rentra chez lui tout heureux de cette transformation. Tous ses voisins voulurent savoir ce qui s'était passé mais Benoît, prudent, raconta qu'il s'était endormi dans la lande et qu'il s'était retrouvé comme ça quand il s'était réveillé.

Quelques naïfs du village souffrant de différents maux se dirent qu'ils pouvaient bien faire la même chose que Benoît et ils allèrent dormir dans la lande mais rien ne se passait pour eux... à part attraper un bon rhume. Ils comprirent que Benoît gardait un secret.

L'un d'eux, Pierre, le tailleur du village, que l'on surnommait "Pierre le bègue" parce qu'il avait du mal à parler correctement en plus d'être affecté d'un strabisme, voulait en savoir davantage. C'était un homme laid, et de surcroît avec un caractère peu sympathique.

Il était tellement avare que quand il prêtait de l'argent, les pauvres emprunteurs payaient des intérêts plus élevés que ce qu'ils devaient réellement.

Benoît, malheureusement, faisait partie de ceux-là. Il devait 5 écus à Pierre le bègue.

Celui-ci lui proposa un marché :
-Dis-moi ton secret et j'effacerai ta dette.

Benoît était fort ennuyé. Mais ne plus devoir de sous à ce grappin de Pierre était une perspective très réjouissante. Après quelques hésitations, il raconta dans l'oreille attentive de l'usurier comment il avait fait. Sitôt dit le secret, Pierre le bègue, l'infâme,  nia sa promesse d'effacer la dette et dit à Benoît :

-Je te donne cinq jours pour me rembourser.

Le soir venu, "Pierre le bègue" se rendit à "bois des chênes". Comme prévu, les korrigans l'encerclèrent et lui demandèrent :

-Veux-tu danser et chanter avec nous ?

Pierre accepta et la ronde commença "Lundi, Mardi, Mercredi... Jeudi, Vendredi, Samedi".

Au bout d'un petit moment, les korrigans s'impatientèrent et lui crièrent :

-Ajoute, Ajoute !

Le tailleur en bégayant :

-Di... di... dimanche aussi.

Les korrigans étaient fous de joie. Mais ils voulaient en savoir plus et dirent :

-Après, qu'est-ce qu'il y a ?
Pierre répéta :
-Di... di... dimanche aussi.

La ronde cessa, le charme était rompu ! Les korrigans allaient et venaient dans tous les sens autour de lui.

-Fais un voeu, que veux-tu ? La richesse ? La beauté ?

Pierre, en pensant naturellement à la richesse, dit alors en bégayant :

-Je veux ce que Benoît a-a-a laissé...
Les korrigans reprirent leur ronde à donner le tournis à Pierre et quand celui-ci reprit ses esprits, il se retrouva riche.. oui mais... de la bosse qu'avait Benoît auparavant.

De rage, "Pierre le bègue" rentra au village et dit à Benoît :

-Rends-moi mon argent sinon je saisirai tous tes biens et les mettrai aux enchères.

Benoît était découragé et se sentait coupable d'avoir préféré la beauté à la richesse et de n'avoir pas pensé à sa famille. Il risquait de se retrouver à la rue et l'idée lui était insupportable.

Il se dit alors à sa femme :

-Je vais retourner voir les korrigans, au point où j'en suis, ce ne sera pas pire.

Arrivé devant le landier, les korrigans le saluèrent avec joie. Benoît se lança dans la ronde avec eux en chantant :

"Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi, Dimanche aussi"
-Ajoute, ajoute, dirent en choeur les lutins.
-Et voilà, la semaine est finie" continua Benoît.

A ce moment, arrivent de toutes parts : des menhirs, des landes, des bois, des dunes* les korrigans clamant leur joie.

Ils sautaient, dansaient en criant :

-Benoît, notre sauveur, a levé le sortilège !
-Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Benoît
-Nous avons été condamné à rester parmi les hommes, à chanter et à danser toutes les nuits jusqu'à ce que notre refrain soit entier. Tu l'avais déjà bien avancé et on pensait que Pierre le bègue l'aurait fini mais on l'a puni parce qu'il ne l'a pas fait.
Notre sort est levé grâce à toi et nous allons retourner dans notre royaume qui va plus bas que la terre, de dessous les mers et les rivières.

Pour te remercier,  fais un souhait !

-Allez, fais un voeu, que veux-tu ? La Richesse ? La Beauté ?

Benoît modeste répondit :

-J'ai besoin de cinq écus pour payer ma dette.
-Prends ces sacs ! et les korrigans déposèrent des sacs de toile bien remplis aux pieds de Benoît. Il les prit et rentra chez lui.

Arrivé dans sa maison, Benoît dit à sa femme:

-Ferme les volets, allume la lampe et viens voir ce que j'ai dans ces sacs :

-Je suis sûr, vu le bruit et le poids que ça fait, qu'il y là de quoi acheter trois églises, trois châteaux et trois mairies !"

Hélas, quand il ouvrit les sacs, il découvrit qu'ils ne contenaient que du sable, des petits cailloux et des feuilles mortes.

Sa femme cria au malheur comprenant que tout était perdu pour eux.

Ni une, ni deux, elle courut dans la chambre, attrapa le petit bénitier rempli d'eau qui était accroché au mur, au-dessus de la table de chevet, retourna vers les sacs maudits qui étaient posé là sur la table de la salle à manger. Elle les aspergea d'eau bénite (celle qu'elle avait rapportée de son dernier pélerinage à Sainte-Anne d'Auray), comme pour chasser le mauvais sort.

Et là, le miracle se produisit : au contact de l'eau bénite, le sable devint de l'or fin, les petits cailloux des pierres précieuses et les feuilles mortes des pièces d'or.

Benoît et sa femme comprirent alors que les korrigans protégeaient leur trésor de l'avidité des hommes.

Sauf pour "Pierre le bègue" pour qui le sortilège ne fut jamais levé, Benoît qui n'était plus "le bossu" vécut heureux avec sa famille.

Sensible, curieux mais aussi  généreux, il fit profiter tout le village de sa fortune et il n'y eut plus jamais de pauvres...

 """"""""""""""""""""""""""""""

Ce conte se termine bien pour notre héros mais ce n'est pas toujours le cas comme j'en parle dans l'article précédent : "Petits conseils d'actualité à suivre au cas où... 

Pendant très longtemps, ces histoires traditionnelles ont été transmises oralement. Pour un peu que l'on délaisse la télévision, certains soirs, elles sont parfois racontées lors de veillées au coin du feu près de la cheminée dans les villages.

Chose promise, chose dûe... J'ai réécrit cette histoire pour vous mais il en existe beaucoup d'autres. Beaucoup d'auteurs se sont penchés sur Les contes et Légendes de Bretagne et les ont relatés dans beaucoup d'ouvrages...

Je vous remercie de m'avoir lue.

Clotilde.

 

Si vous voulez en savoir plus sur :

*La récolte du blé noir dans le pays d'Auray

*Les dunes de la baie de Quiberon à Gavres en passant par Erdeven